ARCHIVES 2009 FRANCE

TEMOIGNAGE DE BEA

Cy : Pourquoi es-tu allé au Pérou ?

Béa : J’ai fait une formation sur les techniques de bien être à Toulouse au printemps. L’organisatrice proposait de faire un stage au Pérou avec l’association "Munay Wasi" pour proposer des massages aux femmes paysannes. L’idée de rencontrer ces femmes m’a plu. Cela avait plus de sens pour moi d’effectuer un stage là-bas, dans un cadre épuré, plutôt que dans un hôtel ou un centre de thalassothérapie.

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J’ai pris contact avec Monique, la créatrice et la présidente de l’association en France. Pour moi, c’était l’occasion de découvrir un autre pays, une autre culture dans un cadre précis.

Cy : Où étais-tu au Pérou ?

Béa : A Andahuaylas, petite ville dans la Cordillère des Andes, au milieu de nulle part. Cette région des Andes est peuplée d’autochtones Quechua, qui sont les descendants des Incas. (JPG) Aux alentours d’Andahuaylas, vivent de nombreuses communautés dans des villages accrochés sur des pentes sacrément raides. La région se trouve à 22 H de bus de Lima.

Cy : Quelles ont été tes impressions quand tu es arrivée ?

Béa : J’ai eu l’impression d’être sur une autre planète. Le premier choc fut Lima, à la sortie de l’aéroport ... J’ai eu l’impression d’être dans un autre monde, dans la tourmente d’un autre univers, la grandé ciudad : des milliers de voitures qui roulent un peu comme elles veulent, les klaxons sans cesse rugissants davantage utilisés que les clignotants... c’est délirant ...C’est une projection de la campagne à la ville ... le système D. Tous mes sens étaient en éveil : de nouvelles odeurs, des couleurs variées, une ville aux mille contrastes, où les deux mondes se côtoient : la misère et l’opulence ... Les multinationales gagnent du terrain ... C’est aussi une très belle ville, aux monuments laissés par la conquête et la civilisation espagnole.

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Les gens m’ont apparu assez tranquilles ; ils ne paraissent pas speed mais c’est de mon ressenti que je parle, et je n’ai pas passé assez de temps là-bas pour en avoir une idée juste.

Ensuite il y a eu le bus. Nous avons roulé de nuit jusqu’à Ayacucho. La route était normale, goudronnée, le bus confortable, bien qu’il roulât à toute vitesse ; je sens parfois l’arrière du car partir à chaque virage et la route devient de moins en moins large, de plus en plus sinueuse, mais je fais confiance, je n’ai pas le choix. Nous rencontrons d’autres bus ou camions car en fait peu de gens ont des voitures, on voyage essentiellement par transport collectif. On s’arrête souvent à des sortes de péages, arrêtés par des hommes armés jusqu’aux dents : çà m’impressionne...

Je m’endors un peu ; dans la nuit je me sens essoufflé car nous prenons de l’altitude. Au lever du jour, c’est le choc à la vue de tant de beauté, de couleur, des couleurs indescriptibles, jamais vues, jamais les mêmes. Nous croisons de petits villages typiques, des campesinos marchant sur le chemin... C’est à ce moment-là que je réalise vraiment que je suis dans les Andes, sur un autre continent, dans un autre monde ; çà me fait délirer, c’est tellement grand, tellement beau ; je ressens beaucoup d’émotions ... Puis le voyage est devenu beaucoup plus rock and roll.

Nous changeons de bus vers 7h du matin. Il est assez crasseux, fait de bric et de broc ; la vitre arrière tient avec du scotch, les sièges sentent le tissu moisi et le vieux mouillé, mais cela ne me gêne pas. Nous allons rouler encore 9h sur des pistes vertigineuses, des chemins de terre... de la poussière ; tout se casse la figure dans le bus, il faut s’accrocher... Nous sommes avec les locaux qui font le signe de croix dès qu’ils montent dans le bus... Paradoxalement je commence à me sentir bien, je me sens dans mon élément à l’aise, sans aucune crainte ; il ne peut m’arriver que du bon... Je me sens prête à vivre tout ce qui suivra, sans aucune attente particulière.

Encore des paysages à vous couper le souffle, nous passons plusieurs cols ... Des paysages sans cesse différents, toujours aussi beaux et nous arrivons vers 16H à Andahuaylas. Raoul, le coordinateur de Munay Pérou, nous accueille. Nous sommes contentes d’arriver, de nous poser enfin ...

Cy : Que fait cette association ?

Béa : elle soutient et accompagne les paysans à travers des projets concrets et montre aussi l’exemple. Elle fonctionne avec des péruviens. Elle soutient les plus pauvres pendant une période donnée, le temps de mettre en place une activité qui va leur permettre de se nourrir et d’être plus autonomes. Puis elle se tourne vers d’autres personnes plus nécessiteuses. Elle essaie ainsi d’améliorer leurs conditions de vie. Par exemple la cuisson se fait avec du bois dans la maison, sans conduite d’évacuation des fumées : ce qui entraîne des maladies qui peuvent être mortelles pour les plus faibles. Quand l’association aide quelqu’un, elle commence par installer une conduite de cheminée, ensuite elle donne un couple de cochons d’inde pour qu’ils aient un peu de viande. Ces cochons d’inde vivent dans la maison au sol de terre, nourris d’épluchures ( j’ai beaucoup pensé à nos petits chérubins ...)

L’association a lancé le club laine. Dans un premier temps elle achète la laine. Les mamitas s’organisent et avec la laine fournie, elles tricotent des vêtements d’abord pour se couvrir puis pour vendre au marché. Le but étant de rembourser le premier apport et d’acheter un deuxième lot de laine pour devenir ainsi autonome.

Lorsque l’Association aide une famille, elle lui demande en contrepartie aussi de se prendre en charge, de cultiver un jardin bio familial, elle installe avec eux des toilettes sèches diminuant ainsi certaines maladies dûes à un manque d’hygiène. Dans certaines communautés, avec l’aide de volontaires, des écoles ont été construites avec sanitaires et douches solaires. En contrepartie les parents prennent en charge un jardin potager bio pour nourrir les enfants.

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L’association fait un énorme travail d’éducation, d’information et de sensibilisation à l’hygiène et au suivi. Elle aide également les Communautés à travers la maison de l’Association "Munay Wasi" qui est aussi la maison des campesinos, un lieu de convergence pour les paysans qui viennent à la ville, pour passer la nuit, pour se rassembler. J’ai assisté par exemple à un regroupement de paysans avec des avocats venus bénévolement leur expliquer leurs droits et possibilité de se défendre gratuitement. (JPG) Un jardin potager bio a été mis sur place à côté de la maison pour montrer l’exemple aux paysans, et qui sert à nourrir les enfants de l’école qui est sur place et les gens qui sont là. Une bibliothèque a été construite contenant livres et divers jeux où les enfants peuvent venir l’après-midi, l’école se terminant à 13H.

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La bibliothèque fonctionne lorsque des volontaires sont sur place ; les enfants aiment beaucoup y venir.

Dans le moindre recoin de terrain, l’alfafa ( sorte de luzerne) est cultivée pour ses qualités nutritives et est un excellent complément alimentaire distribué aux enfants le matin afin de parer à la malnutrition.

Pour finir sur les activités de l’Association, des fours dolaires et des cuisines améliorées sont installées dès que les fonds le permettent. Elle préserve et échange des semences non hybrides en contact avec Kokopelli... Je vous invite à aller voir leur site si vous voulez en savoir plus, les soutenir ou partir là-bas, les rencontrer et partager un bout de leur vie ; c’est une association qui a beaucoup de mérite et fait énormément petit à petit avec peu de moyens... Dans un grand respect, dans le non assistanat, ce qui m’a beaucoup plu.

Le site : http://www.munay.eu

Les projets ne se limitent pas à cette liste, car l’Association est très ouverte. Si tu as un projet tu es assez libre, à toi de le défendre et de trouver les financements ; tu arrives avec ton savoir-faire et l’échange se fait. Les coordinateurs t’aideront sur place à le mettre en oeuvre.

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fabrication de toises

Isabelle qui m’a accompagnée a pu par son talent de plasticienne élaborer des toises pour les écoles, animer plusieurs activités avec les enfants.

Cy : Comment vit l’Association ?

Béa : Elle vit d’adhésions, de dons, de parrainages pour des projets précis, de la vente d’artisanat, de diverses manifestations faites en France. Les volontaires comme moi financent entièrement leur projet. Nous participons aux frais d’hébergement sur place ; normal.

Cy : Comment concrètement as-tu réalisé ton projet sur place ?

Béa : L’installation s’est faite facilement car deux filles étaient déjà parties avant moi. Les coordinateurs locaux sont allés signaler mon arrivée aux différentes Communautés. Le déplacement coûte un peu cher pour certaines mamitas ; j’en ai reçues en moyenne deux à quatre par jour. Je les massais sur place dans des conditions un peu sommaires.

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Je suis allée aussi dans des Communautés proposer mes services, moins souvent car les conditions matérielles n’étaient pas évidentes. Le massage ne fait pas vraiment partie de leur culture ; c’était une première fois pour elles, leur rapport au corps est différent. Mais elles sont en demande d’un peu de répit, de soulagement de leurs souffrances physiques.

Ce fut un bel enseignement pour moi. J’étais prête à m’adapter, complètement disponible, mais je me suis tout de suite rendu compte que malgré tout j’étais arrivée avec en tête mes protocoles de détente à l’occidentale ; je me trompais complètement...

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Je pensais comme ici proposer des protocoles d’une heure, corps entier ou 30 mn tête et pieds ce qui se complète bien pour une réelle détente. J’ai tout de suite compris que ce n’était pas du tout adapté : elles ont mal au dos, et surtout aux reins et aux épaules. Elles sont oujours en train de porter dans leurs "mantas", enfants, bois, patates ... de piocher la terre ; leur corps est souvent meurtri par tant de travail, elles sont fatiguées... Elles voulaient que je m’occupe de leur dos, elles n’auraient pas compris que je m’occupe des pieds pour soulager leur dos, et mon espagnol limité ne me permettait pas de rentrer dans des explications. J’ai donc massé leur dos en terminant par le visage. Le bien être n’a plus le même sens ici mais a pourtant une grande place à prendre, ce n’est pas du luxe.

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Cy : Comment ont-elles réagi ?

Béa : Plutôt bien, elles sont très pudiques et étaient parfois surprises que je leur demande de retirer leurs vêtements. Je les accueille, les rassure, je discute avec elles malgré la barrière de la langue et vite la confiance s’installe et une autre communication se met en place où les mots n’ont plus cours... (JPG)

Ce fut à chaque fois un moment très intense, autant pour elles que pour moi. A la fin de la séance je leur proposais de rester seule avant de se lever. C’est important ce moment-là, il permet d’intégrer ce qui se vit ; leurs regards étaient différents et en disaient long. J’ai vu la même expression chez chacune mais je ne pourrais pas la décrire, je n’ai pas trouvé de mot. L’idéal serait qu’elles puissent renouveler cette expérience le plus ouvent possible.

Cy : Une formation sur place est-elle prévue ?

Béa : Si une personne allait là-bas plus longtemps, elle pourrait mettre en place un suivi, apprendre l’auto massage, et les gestes de base pour qu’elles puissent se masser entre elles pour améliorer leur condition féminine et aller ainsi vers plus d’autonomie. Il y a un souhait réel à cela. Ca se fera petit à petit, car deux filles doivent venir prochainement et c’est super que par le biais de l’école il puisse y avoir un relais. La langue reste une difficulté mais en maitrisant à peu près l’espagnol c’est jouable.

Cy : Pourquoi n’as-tu massé que des femmes ?

Béa : Les Communautés sont composées peincipalement de femmes, peu d’hommes sont encore là : le peu de travail sur place, l’alcoolisme, la démographie sont une partie de l’explication. Cela reste un mystère pour moi. Mais j’ai tout de même massé deux hommes : je les ai trouvés très courageux, car leur démarche ne devait pas être facile.

Cy : le gouvernement aide-t-il ces communautés ?

Béa : Très peu ; ils sont un peu les oubliés de l’état qui n’a pas vraiment de politique rurale. J’ai essayé de glaner quelques informations çà et là. C’est un peuple qui a été anéanti par le colonialisme puis par les différents gouvernements très corrompus ; ils ont été oubliés ; la transmission ne s’est plus faite, bien qu’ils soient riches de plein petits savoir- faire que nous, nous avons perdus. C’est surprenant de voir le choc entre la tradition encore très présente, la vie des autochtones et la mondialisation qui arrive à grands pas. Ils sont d’ailleurs en attente et attirés par cette modernité.

Ce qui nous paraît évident ne l’est pas nécessairement pour eux. Quand on a le ventre vide, les préoccupations ne sont pas les mêmes. Il y a quand même des gens qui se bougent et qui essaient de faire avancer les choses, comme l’Association. Il y avait souvent des groupements, des manifs et c’est énorme ce qu’ils font, même si ce n’est pas toujours visible :"l’essentiel est invisible à l’oeil nu" disait le petit prince...

Un jour où le découragement s’était un peu installé, je discutais de tout çà avec Monique la présidente ; je me disais, on n’est pas rendu, il y a tout à faire, on ne va jamais y arriver... Elle m’a répondu avec ses yeux pétillants d’enthousiasme et d’optimisme "... mais c’est çà qui est génial". Ce jour-là ce fut une belle leçon... Cette femme qui depuis plus de 20 ans oeuvre pour les plus pauvres et pas dans la facilité garde cette même ferveur et continue d’y croire, c’est si important ...

Cy : Es-tu satisfaite de ton expérience ?

Béa : Complètement. J’ai rencontré des gens très intéressants ; j’ai partagé de grands moments avec les mamitas de la Communauté de Pacoucha, où nous sommes allés tous les vendredis à leur demande cuisiner avec elles, échanger nos recettes, discuter, danser ; c’était aussi la fête pour elles d’être ensemble. Ce fut une histoire de femmes ... de belles rencontres avec les mamitas, mais aussi avec les femmes françaises présentes dans l’ Association.

Parfois ce n’était pas facile de côtoyer au quotidien, la pauvreté et la misère, mais cela remet les choses à leur juste place ; ce fut aussi un grand voyage intérieur, "le voyage ramène à l’essentiel"... Cela m’a réconfortée dans mes futurs projets et choix de vie... Bien sûr ce n’est pas fondamental et nécessaire d’aller si loin pour oeuvrer et se rendre compte de certaines choses, mais c’est quand même bien d’aller voir ailleurs de temps en temps... Cela m’a ramenée à l’humilité... Tout ce que j’essaie de faire ici dans mes petits actes au quotidien s’est renforcé. "Agir local, agir global..." comme le dit si souvent Nadine ; oui, c’est important de continuer à résister, à notre petite échelle.

Et puis les paysages si grandioses, nous avons marché dans la vallée des incas, sur l’Isla del Sol, sur le lac Titicaca ... mais c’est un autre chapitre... Ce fut vraiment un beau voyage, intense, une autre dimension pour moi, riche d’enseignement. Cela m’a fait grandir un peu, changer pas mal de perception, en conforter certaines.

Je voudrais conclure en remerciant tous les copains pour la plupart lecteurs du grumeau, pour m’avoir accompagnée et soutenue dans ce projet, de leur don de semence kokopelli, de l’argent qui aura servi à financer un projet de dentisterie, de leur amitié ...

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et de cette phrase :"Il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer du monde. Nous sommes appelés à pleins poumons à faire neuf ce qui était vieux, à croire à la montée de la sève dans le vieux tronc de l’arbre de la vie. Nous sommes appelés à renaître, à congédier en nous le vieillard amer ... Le pessimisme m’ennuie, il croit si bêtement que ce qui a été va se répéter." ( Christine Singer)

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BON ANNIVERSAIRE BEA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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